Diabète et méchant

Tout espérer, ne rien attendre.

Bienvenue chez les « podders »

Pods

Grand moment dans la vie trépidante d’un DT1 : aujourd’hui, j’ai reçu le matériel pour mon passage des multi-injections à une pompe Omnipod. Le labo m’envoie un représentant à domicile samedi prochain pour l’installation, les réglages, la gestion du récepteur et de toutes ses options : débits continus, provisoires, les bolus, les alarmes, le calcul des doses, l’intensité du café et la couleur du vernis à ongles.

Me voilà donc avec tous ces instruments neufs encore dans leur emballage. Au travers on aperçoit quelque chose qui doit être le guide de l’utilisateur satisfait, avec sur la couverture des gens blancs, qui ont l’air drôlement heureux, libres et modernes, et gambadent au bord de la mer.

Les commerciaux font bien leur travail. Il semblerait qu’à partir du moment où on porte ce bijou de technologie, que pour ma part je n’arrive pas encore à appeler autrement qu’un « bidule » (en fait non, je dis une « patente », parce que je vis au Québec), on fait partie d’une grande et belle famille de gens heureux-libres-et-modernes, qui s’appellent des « Podders ».

Réservé aux membres

Un « podder », personnellement, ça m’évoque spontanément un module spatial en perdition sur une planète inconnue et hostile, de multiples animaux avec un nombre varié de pattes – gastéropodes, myriapodes, arthropodes – mais surtout, synthèse des deux catégories précédentes (SF + zoologie), les méchants extraterrestres dans La guerre des mondes et leurs terrifiants tripodes.

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Je suppose que pour toutes celles et ceux qui n’ont pas été traumatisés par H. G. Wells* durant l’enfance, c’est censé plutôt induire un sentiment d’appartenance, donner l’impression qu’on vient d’être intronisé dans un cercle restreint et de prestige, le Jockey Club du diabétique en somme, des confortables salons duquel on peut toiser ses congénères sous injections multiples avec tout le mépris qu’ils méritent.

Car désormais, on pourra leur dire : « Moi aussi mes frères, j’ai longtemps vécu au pléistocène, extrayant l’insuline à même le pancréas fumant des mammouths et notant mes glycémies avec des bouts de bois calcinés sur les murs de ma caverne, ce qui n’était pas pratique quand il fallait ensuite les amener 20 km plus loin, au pied du volcan, pour les soumettre à l’approbation du Grand-Sorcier. Mais voilà que désormais, j’entre résolument dans la Modernité, le monde du diabète 2.0, qui n’est malheureusement pas celui où le DT1 aurait été éradiqué, mais où au moins il est en phase avec la technologie. »

Cependant, dans ce marché très concurrentiel, il est décisif que la prise en charge du diabète soit, non seulement efficace et sécuritaire, mais aussi chic et fancy, et que le type d’appareillage qu’on achète nous procure en plus la satisfaction d’appartenir à une caste supérieure, au-dessus de la masse informe des autres propriétaires de pancréas déficients. C’est comme avoir le dernier modèle d’iPhone avant tout le monde.

Paye ta pompe

Au moment de franchir le pas cependant, un doute m’étreint : peut-être qu’il y a un dress-code, et que pour fréquenter toute cette belle compagnie, il va me falloir renoncer aux jeans et aux baskets? Si ça se trouve, on va même m’interdire mon vieux pyjama tout effiloché, et je ne pourrai plus dormir que dans de longs déshabillés de soie avec, en guise de chaussons, des mules à talons hauts surmontées de pompons en poils de zouzoute, comme dans un film de David Lynch (je pense que c’était Lost Highway).

J’aimerais tout de même bien qu’un jour quelqu’un m’explique qui a pu inventer ça : les pantoufles à talons hauts. Franchement. Vous ne pourriez pas guérir des maladies plutôt?

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Enfin, en attendant, je dois témoigner mon respect aux génies du marketing, qui parviennent à s’assurer de la fidélité du consommateur, en lui laissant entendre que grâce à cette somptueuse bébelle (une bébelle est une sorte de patente), il pourra accéder à l’aristocratie et au luxe jusque dans la maladie.

Parce que de luxe, il en est tout de même question : me voilà avec, sur ma table basse et dans son bel écrin de plastique – sans doute un modèle créé tout spécialement par la branche VIP des designers de Ziploc – un assortiment complet d’appareils et de dispositifs hautement technologiques, dont le total m’a coûté la bagatelle de 7000 dollars canadiens (environ 4500 euros je pense).

Subitement, je me suis rendue compte que je ne me suis jamais acheté un truc aussi cher pour mon moi-même de toute ma vie.

On a un mois à partir de la date d’achat pour se décider.

7 000 dollars, c’est tout de même une somme, surtout quand on a un grand-père normand. Alors je ne peux pas m’empêcher de songer à ce que je pourrais bien faire de cet argent si, finalement, je renonçais à devenir une « poddeuse-heureuse-libre-et-moderne » et récupérais toute cette manne  miraculeuse en pièces de 5 sous. Un voyage en Nouvelle-Zélande? Une chirurgie pour lutter contre les ravages du temps, les seins qui flanchent et les fesses qui bavent?

Non, en fait, je sais exactement ce que je voudrais : un beau violon alto de concert, pour remplacer mon instrument d’études, que j’irais choisir chez le luthier en faisant plein de caprices – mais alors peut-être qu’il faudra finalement que j’accepte de porter ces foutus chaussons à talons-pompons, parce que, entre nous, vous pouvez imaginer ça, vous, un « crasseux de Notre-Dame-des-Landes » (sic.) en train d’essayer des Steinway et de chipoter sur la qualité de l’ivoire?

Réflexions podologiques

La pompe à insuline, c’est moins glamour qu’un piano à queue ou un violon de Crémone; ça va être encore l’occasion pour de parfaits inconnus de venir m’accoster dans la rue ou dans les couloirs de l’université pour me demander mais-c’est-quoi-ce-que-vous-avez-sur-le-bras.

Un avantage considérable, en revanche, c’est que, à la différence du FreeStyle (j’ai soigneusement étudié la question, comme vous voyez), ça vous permet de satisfaire absolument à la définition de ce que c’est qu’un organisme cybernétique.

Autrement dit, avec une pompe à insuline, vous êtes un CYBORG, incontestablement, et pour de vrai.

J’ai hâte de voir la tête de mes étudiants quand, au détour d’un développement soporifique sur la théorie de la justification, je vais leur lancer, l’air de rien, « Ah oui, au fait, saviez-vous que j’étais un cyborg? Alors arrêtez d’envoyer des SMS au lieu de prendre des notes, parce que le jour de la Révolte des Machines, ça va saigner. »

Si avec ça, je ne suis pas élue « Prof la plus hot de l’année 2018 », je ne sais pas ce qu’il leur faut.

Avant d’en arriver là, cependant, il va  falloir à apprendre à s’en servir de c’t’ affaire-là (une « c’t’affaire-là » est, vous l’aurez deviné, un genre de patente, mais qui pencherait plutôt du côté de la bébelle électronique), et à vivre avec.

Ça implique du rodage, toute une nouvelle gymnastique mentale pour gérer les doses basal/bolus, l’activité physique, les déplacements, le logiciel et ses options, un nombre encore indéterminé de boulettes et certainement quelques frayeurs nocturnes. Plus que tout, pour ce qui me concerne, il faudra une attention de tous les instants pour ne pas s’arracher le « pod » par inadvertance en frôlant les cadres de porte d’un peu trop près – ce qui est, je le confesse, une de mes grandes passions dans l’existence, juste après mettre mes lentilles à l’envers et me brûler les avant-bras en sortant les plats du four.

Unknown

Enfin, je sais qu’on s’y fait. Même que c’est écrit partout dans Proust, que rien ne résiste à la force arasante (hum, pas sûre que ce soit un vrai mot ça, alors on va dire que c’est du français soutenu du Québec) de l’habitude et de la routine.

On finit par connaître la partition par cœur, on sait les notes, plus besoin de compter les mesures, on entend la musique avant de l’avoir jouée, ça devient facile, peut-être même qu’on finit par se sentir effectivement libre-heureux-et-moderne, et risquer un peu d’improvisation.

Mais quand même, est-ce que ça ne sera pas encore mieux avec un bel alto de concert?

*À peine quelque jours après la publication de cet article, je découvre que H. G. Wells (le papa des tripodes dans La guerre des mondes) était lui-même diabétique, de type 2 semble-t-il, et qu’avec son médecin R. D. Lawrence (DT1 de son état), il a fondé la Diabetes Association du Royaume-Uni.
Plus d’infos ici:
http://www.bbc.com/news/health-26175150

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  1. Georgette Plana

    Aaaah …!! ( cri de ralliement du prolétaire VIP bien pansementé sous son POD, 4e mois de relation )… MERCI !

    Pour toutes ces questions sérieuses et ces anecdotes universelles ( comme le rapport intime avec les encadrements de portes ), merci.

    Je découvre tout juste le blog, et tout ça me régale. Après dix ans de DT1 à moitié assumé, en tout cas très mal géré, et très peu abordé dans mon rapport à moi-même, je m’ouvre à notre grand monde, cette « communauté » dont il était hors de question que je fasse partie.

    Et vous me faites un bien fou ! 10 ans de blagues bancales sur les diabétiques, d’ironie érigée en art plutôt que de se contenter de celle du sort. Et je vous trouve VOUS. Et les autres blogueurs. Alors merci.

    Et vous verrez, c’est super d’être un cyborg.

    • Aude Bandini

      Héhé, bienvenue parmi nous, même si effectivement et dans l’absolu, je vous aurais plutôt souhaité d’adhérer à un blogue de gens en bonne santé passionnés par le macramé yougoslave.
      Ceci étant dit, il faut quand même reconnaître que rien dans le DT1 ne s’oppose à la pratique du macramé yougoslave, même de haut-niveau. En revanche, il se pourrait que les cyborgs ne puissent pas concourir dans la même catégorie que les autres humains, il faudrait se référer au guide de la fédération internationale de macramé yougoslave. Tenez-moi au courant si vous avez l’occasion d’éclaircir ce point crucial, et bon courage avec votre DT1, vos pods et les cadres de portes.
      ps: et puis, depuis que vous êtes poddeur(se), vous avez quoi comme chaussons?

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