Ça va ?

Bonjour Maurice*, comment vas-tu ? Question, banale s’il en est…

Qui devient un non-sens lorsqu’elle se transforme en cette si commune injection injonction matinale :

Hé Maurice ! Ça va bien ?

Bien… ?
Oui. Enfin, tu veux la vérité ou juste dire bonjour ?

On pourrait aussi parler des selles de Louis XIV. Ce serait un peu capillotracté bien qu’étymologiquement à propos.

L’expression « effet de bord » désigne, en informatique, les situations où un programme se retrouve confronté à une situation imprévue par le programmateur. Mais, cependant, continue à fonctionner… Généralement de façon tout aussi imprévisible en bon petit soldat.
Si j’aime cette expression c’est que je la trouve très à propos pour désigner ce que, du fait de notre subjectivité, de notre unique et particulière expérience de l’existence et la vie, on cesse de percevoir. Percevoir nous concernant mais aussi concernant les autres. Dans un monde à 7 milliards de bipèdes céphalés où les inégalités (au sens très et grand large) ont depuis longtemps dépassées celles qui existaient à l’époque du Grand Louis solaire il est en effet fort probable que le subjectif occupe plus de place qu’on ne souhaiterait l’admettre ou penser.

Par exemple, vous attendez-vous sérieusement à ce que l’inconnu.e croisé.e tous les matins vous réponde autre chose que « Ça va, et vous ? ».

J’ai une confidence à vous faire concernant Maurice et tou.te.s les inconnu.es à qui vous avez dit « Bonjour » de cette manière.

Voilà, en fait, la majorité – au moins –, vous a menti. Et ils continuent de vous mentir chaque jour !

Quant à moi ? Quand on me demande si « cela va » trois options se présentent à moi :

  1. La personne souhaite vraiment savoir comment je vais. Généralement ce n’est pas le matin en prenant le métro ou vélo
  2. C’est juste pour dire bonjour, je ne peux m’empêcher de penser à ce brave Louis sur son trône percé.
    Au moins, ça fait toujours sourire 🙂
  3. Option spéciale Type 1 dont la traduction est : tu as l’air ronchons/fatigué/morose/déprimé/pas d’accord…
    N’est tu pas en « hypo » ? ?

Le premier effet de bord que je perçois, surtout ayant été diagnostiqués lors de l’enfance, c’est cette empathie glycémique de proches et/ou familles. C’est aussi l’expression du traumatisme que mes parents ont pu vivre lorsque je suis tombé malade. Leur stress certaines nuit ou journée à me voir aller mal et tomber d’un coup, mis à genoux en un instant par un aléa glycémique. Vraiment mal et pas juste une selle molle ou bloquée de Messire Louis.

Mais, voilà, du coup comment fait-on ?

Comment fait-on pour dire que, cette fois, non ça ne va pas. Que l’on déprime, que l’on est triste pour « de vrai » et pas parce qu’une vilaine hypoglycémie nous plombe ? C’est déjà compliqué de répondre, réellement, à la question « Comment ça va ? ». Dans mon, notre, cas la connotation que peut prendre la question pour les proches ajoute une surcouche à expurger.

Quand à Maurice… J’étais jeune et un jour il matcha brutalement mes ilots sur Tinder.
Vraiment, pour une fois, j’aurais préféré que ce ne soit qu’une histoire d’un soir…

Je vais bien, ne t’en fais pas

En bon citoyen je mange sainement mes 5 fruits et légumes chaque jour. Afin de contribuer au bien-être de la société et la pérennité de notre système de santé je suis scrupuleusement les recommandations nutritionnelles et ne mange que des aliments notés A ou B comme je les aime (- tacle publicitaire gratuit -).

Je sporte régulièrement et me tiens éloigné de toutes forme de fermentation, distillation, combustion autre que celle de granulés issus de forêts éco-responsable-coupée-à-blanc (tout un concept là aussi).

Je dors 8h, minimum, par nuit, mange à heure fixe, vois mon dentiste régulièrement, médite et pense même me mettre au yoga entre plats noté A et une séance de cardio.

Bah quoi ? Hum ? Faut bien ça pour figurer sur les plaquettes, la preuve ils et elles y tou.te.s un sourire nickel, font du sport, randonnent, mangent des fruits et légumes et ont tou.te.s un teint irréprochable et pas une ride. A peine un poil blanc sur le caillou, tout au plus, même après 60 ans.

Non ?

Bon, Maurice, arrête là ! Tu débloques ! Et puis moi c’est Matthieu, alors t’es mignon mais t’arrête de faire croire à tout le monde que j’ai une vie de saint Photomaton !

Mais il existe des Maurices, nombreux et nombreuses, qui font tout ça. Sans la gloire de la plaquette, ni même s’en soucier en fait.

Sobriété incluse.

Et, ce sont des gens bien, ils savent bien que la vie est éphémère. Qu’elle tient à peu de chose et peut être dure et plus difficile encore qu’elle n’est déjà pour eux ou elles.

Oui, ils savent bien et comprennent parfaitement cela. Mais, voilà, j’en connais peu qui, sans avoir pris un panneau stop ou sens interdit dans la figure au moins une fois en ait réellement conscience. Évidemment, ils comprennent que c’est « difficile » les injections. D’ailleurs, ils ne voient que cela. Malgré le progrès bien tangible des stylos et leurs appendices jetables. Les mots calvaire, épreuve reviennent régulièrement. Quand ce n’est pas un simple « Je ne sais pas comment tu fais » (moi non plus en fait – mais chut !)

Une amie qui m’est chère a mis un mot, étrange, sur ce phénomène. Voilà, nos sociétés seraient « validiste ».

Mais voilà, pour ma part, je serais donc un peu invalide dans le tableau. Enfin…

On a un bogue dans l’programme…
Un roulement bien grippé…
L’carbu en réglage manuel…

(je vous laisse choisir la métaphore – toujours imparfaite et simplificatrice – qui vous plaira).

Se faisant, l’idée que « cela » n’arrive pas qu’aux autres a pris pour moi une dimension tangible, réel, tactile presque. Et, en l’occurrence, assez tôt dans ma vie.
Je ne prétendrai pas que moi ou un.e autre en savons mieux ou plus. Simplement, il est plus complexe pour moi de me glisser dans la case « immortelle » que nos sociétés ont élaborée depuis de nombreuses décennies ou siècles pour que nos désirs et consommations puissent devenir tout aussi infinis. Le vrai soucis est que cela, malheureusement, ne rend ni plus fort ni plus sage réellement. Toute la difficulté consiste à admettre et accepter que ce n’est qu’une expérience dont, comme toutes expériences, on peut apprendre. Et pas beaucoup plus en fait…

N.B. 1: Cette interprétation, totalement et partiellement doloriste par ailleurs, n’engage que Maurice. Vous l’aurez compris Maurice est rebelle et paradoxal.

Écoute Maurice, il est des gens qui m’ont dit…

Un jour d’été 2008 à la terrasse d’une pizzeria quelque part entre Orange et Avignon. Je suis en charmante compagnie, nous dînerons ce soir dehors.
Elle est, elle aussi, type 1. Il fait beau. Ni trop chaud pour un mois de Juillet ni trop venteux pour la région, la terrasse se remplit vite et la table pour deux que nous occupions est encadrée de tablées amicales ou familiales.
Rien d’exceptionnel, un samedi soir sur la Terre…

Pour elle ce sera une Margherita, moi une calzone. Une famille occupe la table d’à côté avec deux enfants entre 5 et 8 ans. Je prends une bière en apéritif. Elle rien, pas son truc. Enfin, pas avant le repas.
On nous sert, je sors mon stylo d’Humalog et me fais mon injection tranquillement assis à la table de ce restaurant estival.

Oui, je sais, ça semble banal non ?

La situation était cependant nouvelle pour nous deux. Étudiants, nous n’avions alors pas souvent l’occasion de sortir au restaurant.

Que se passa-t-il cette soirée-là ?

Elle me fusille du regard, me demande ce que je fais « là ». Comme si, elle, pouvait l’ignorer puisqu’elle aller devoir le faire aussi.
Cela la choque, elle. Oui, « elle » – en particulier. Tout aussi diabétique et insulino-dépendante que moi.
Elle me dit que je suis inconscient. Elle manifeste sa désapprobation clairement et sans détour, se lève et part aux toilettes me disant et faisant comprendre qu’il serait « normal » sinon préférable que j’en fasse autant. Ou, tout du moins, en exprimant clairement que ce que je fait est « anormal ».

Quel argument m’est-il servi ce soir qui me sera régulièrement ressorti depuis ? Toujours le même, en fait. Elle me dit textuellement : « Pense aux enfants, tu ne vas tout de même pas faire ça devant eux ! ».

Je ne lui en veux pas, sincèrement. Non, je ne le lui reprocherais pas d’autant que je sais que c’est (encore) ainsi que beaucoup font. J’ai fini par comprendre que ce n’est pas un choix conscient de sa, leur, part.
Conditionnement, honte peut-être ?

Les deux ensembles mon capitaine ! Du moins, m’a t’il semblé.

Mais ce fut ma « première fois » ce soir-là. La première fois où il me fut dit « ça », non, « ça » « pas devant un enfant »…

Depuis je me suis amusé à décompter ces petites phrases. Dans certaines situations, dans mon cas heureusement ni trop familiale ni trop souvent amicale, j’ai régulièrement droit aux remarques :

« Tu sais Matthieu il y’a des gens qui m’ont dit… (que ça les gêne, qui m’ont posé des questions, etc…»
Ou, alors :
« Je sais bien, Matthieu, mais il y’a des personnes qui ne comprennent pas et qui m’ont dit… »

Quand ce n’est pas de façon plus expéditive :
« Je comprends ta situation mais ce n’est pas propre de faire ça là, tu pourrais être plus discret » (le lien entre propreté et discrétion, tout un sujet de nos sociétés aseptisées !)

Ce qui revient toujours, même dans le cas de ces enfants en terrasse, c’est l’usage de l’impersonnel par ces interlocuteur.trices.

Cet usage m’a toujours mis mal à l’aise et profondément dérangé. Mais, pendant longtemps, je ne m’interroger pas sur le sens de cet usage. Ce n’est que chemin faisant que j’ai fini par réaliser que cet usage était une manière de dire, avec toute la politesse de nos éducations judéo-doloriste, que cela NOUS gêne NOUS. Sans avoir à dire que c’est… Nous. D’intégrer dans nos jugements ce qu’on imagine que d’autre vont penser.
Et cela sans dire ni même avoir à penser que c’est bien notre jugement de la norme et