Diabète et méchant

Tout espérer, ne rien attendre.

DIABÉTIQUES, RESTEZ CHEZ VOUS, TREMBLEZ ET EXPIEZ VOS PÉCHÉS (GLYCÉMIQUES) !

Danse macabreHier encore, le diabète « n’était pas une maladie » et ceux qui, en étant atteints, trouvaient néanmoins ce fardeau un peu lourd à porter, se voyaient enjoindre – fort fermement, le plus souvent – de « vivre normalement », sans « rechercher de bénéfices secondaires » (ce qui, une fois traduit de l’idiome raffiné des médecins dans la langue cruellement dénuée de poésie du commun, signifie à peu près « va bosser, feignant ! » ou quelque chose d’approchant).

Or nous voici soudain promus, avec une poignée d’autres, au rang d’objets de la sollicitude présidentielle :

Dans l’immense majorité des cas, le Covid-19 est sans danger, mais le virus peut avoir des conséquences très graves, en particulier pour celles et ceux de nos compatriotes qui sont âgés ou affectés par des maladies chroniques comme le diabète, l’obésité ou le cancer.
Emmanuel Macron, Adresse aux Français du 12 mars 2020

Cette reconnaissance de notre « fragilité » doit-elle nous réjouir ? On espère qu’elle ne conduira pas à « trier » tout de go ceux d’entre nous qui pourraient avoir besoin de soins de réanimation, pour cause de potentiel de survie insuffisant. Il semblerait heureusement que nous n’en soyons pas encore là mais il faut lire tout de même ces propos glaçants d’Anne Geffroy-Wernet, Présidente du Syndicat National des Praticiens Hospitaliers Anesthésistes-Réanimateurs élargi, s’exprimant dans La Croix ce 19 mars sur les principes promis à guider la gestion de la pénurie :

Il y a trois types de profils parmi les patients très graves. Ceux dont on sait qu’ils vont mourir, quoi qu’on fasse : ce sont des morts « inévitables ». Ensuite, les patients qui ont déjà des pathologies sévères, qui représentent dans certains cas des morts « acceptables ». Enfin, les morts « inacceptables » : les patients jeunes et sans antécédent. Notre objectif est d’avoir zéro mort inacceptable.

L’allocution présidentielle ne distingue pas entre les différents types de diabète mais, depuis, les autorités de santé se sont efforcées d’apporter des précisions à ce sujet :

  • Le Haut Conseil de la Santé Publique, dans un avis du 14 mars, désigne ainsi comme à risque de formes sévères « les diabétiques insulinodépendants non équilibrés ou présentant des complications secondaires à leur pathologie ».
  • L’Assurance Maladie qui, tout en se référant à l’avis du HCSP, avait publié initialement une autre liste de pathologies, incluant notamment « diabètes de type 1 insulinodépendant et diabète de type 2 », vient de modifier son site pour s’aligner sur la formulation du HCSP. (À cette heure, la liste d’origine peut cependant encore être consultée, par exemple, sur les sites de la Fédération Française des Diabétiques et du MEDEF, qui l’avaient relayée avant qu’elle ne soit modifiée. Par ailleurs, l’une et l’autre communications officielles ont fait l’objet de reprises plus ou moins dégradées un peu partout sur le Web.)

On ressort de tout cela avec le sentiment que toutes les personnes atteintes de diabète pourraient être à risque de formes sévères du Covid-19, mais aussi avec l’impression que les diabétiques de type 1 seraient plus particulièrement concernés, puisque les textes officiels ci-dessus visent spécifiquement – voire exclusivement, dans leur dernière rédaction – les « diabétiques insulinodépendants ».

Quelle est la base scientifique de cette affirmation ?

Une rapide revue de la littérature permet de trouver notamment les références suivantes sur les interactions entre diabète et Covid-19 :

Aucune de ces publications n’établit de distinction entre les différents types de diabète. Si toutes font bien apparaître une nette surreprésentation des patients atteints de diabète (mais aussi de maladies cardiovasculaires et d’hypertension) parmi les cas critiques et les décès, il est clair également que la population concernée est âgée, voire très âgée, et que les comorbités semblent donc surtout jouer un rôle aggravant lorsqu’elles se combinent au facteur plus déterminant de l’âge. (Dans la troisième étude, par exemple, la moyenne d’âge des non-survivants parmi une cohorte de 52 patients admis en réanimation est de 64,6 ans, contre 51,9 ans pour les survivants.) Rien donc ici qui puisse étayer solidement l’hypothèse d’une vulnérabilité toute particulière des diabétiques de type 1 au Covid-19, tous âges confondus.

Il existe certes un article scientifique qui lie explicitement diabète et réponse immunitaire insuffisante et dégradée à l’infection par le MERS-CoV, un autre coronavirus, proche cousin du Covid-19. Mais, justement, cette démonstration (effectuée sur des souris rendues diabétiques par un régime riche en graisses) ne porte que sur le diabète de type 2.

Enfin, à ce jour, sauf erreur ou omission, une seule publication parle explicitement de diabète de type 1 (mais toujours aux côtés du diabète de type 2) en relation avec un surrisque de forme sévère ou létale du Covid-19. Il s’agit d’une courte lettre, publiée dans The Lancet par une équipe de pneumologues bâlois et formulant l’hypothèse selon laquelle la plus grande vulnérabilité des personnes atteintes de diabète, d’hypertension et de maladies cardiovasculaires au Covid-19 pourrait venir de la prise fréquente par ces patients de certains médicaments (les IEC et les ARA-II), qui pourraient créer un terrain favorable pour le virus. Néanmoins, les auteurs eux-mêmes rappellent que ce n’est là qu’une simple hypothèse de travail, aucunement validée scientifiquement à ce stade, et lancée pour proposer une piste de recherche à approfondir, nullement pour inciter les patients à paniquer ou à modifier leur traitement sans avis médical.

Que ce soit bien clair : il ne s’agit pas de dire que les diabétiques de type 1 ne doivent pas rester chez eux (comme tout un chacun, nous resterons chez nous, pour nous protéger nous-mêmes mais aussi, et surtout, pour protéger la collectivité), ni qu’ils ne doivent pas prendre des précautions particulières par temps d’épidémie (on sait de longue date que le diabète n’est pas un avantage pour combattre les maladies infectieuses, notamment en raison du cercle vicieux infection > hyperglycémie > aggravation de l’infection qui peut se mettre en place), ni de minimiser la gravité du Covid-19 (présenter le Covid-19 comme une mauvaise grippe que l’on pourrait tranquillement laisser décimer les vieux et les malades est à la fois faux et cynique).

Gardons aussi présent à l’esprit le fait que les données épidémiologiques actuelles sont probablement lacunaires et que les conclusions que l’on peut légitimement en tirer aujourd’hui seront peut-être obsolètes demain.

Mais soyons également conscients que le corpus de faits scientifiquement établis sur la « vulnérabilité » des DT1 n’a pour l’instant pas évolué d’un iota, entre hier où la doxa proclamait que « nous n’étions pas malades », et aujourd’hui où elle nous désigne volontiers comme des victimes expiatoires privilégiées du Coronavirus : d’une exagération l’autre…

Cela pourra je crois nous aider à mettre en perspective notre risque individuel réel – au milieu de ce qui n’en est pas moins une catastrophe collective – et à préserver ainsi notre santé mentale en ces temps déjà suffisamment difficiles.

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  1. Bertrand Burgalat

    MERCI MERCI MERCI Frédérique, pour ce texte nécessaire !

  2. Olivier

    Merci Frédérique d’atténuer un peu mes angoisses en ces temps de grande solitude !

  3. Guillaume Grabowski

    Dans ce flux informationnel particulièrement chaotique, qui met en avant les diabétiques sur la ligne de mire du Covid-19, sans la moindre distinction ( à l’exception des enfants peut-être *), ce texte au service d’un discernement rafraîchissant est à prescrire à tous les types 1, et à leur entourage. Synthèse remarquable pour ses propriétés d’éclairage et d’apaisement.
    Bravo et Merci Beaucoup Frédérique !
    * https://www.ajd-diabete.fr/coronavirus-et-diabete/

    • Frédérique Georges-Pichot

      Frédérique Georges-Pichot

      Merci Guillaume : j’espère que tout va bien (enfin modulo…) de ton côté.
      Saluons en effet en l’occurrence le sang froid de l’AJD. Dommage qu’ils ne parlent que des enfants et adolescents mais, compte tenu de leur périmètre d’intervention habituel, difficile de réellement le leur reprocher.

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