« Le ravi de la crèche est un être sans vice pour qui le mal n’existe pas »

le ravi

Je ne déteste personne, je n’y arrive pas. Je vous prie de m’en excuser. L’enthousiasme et l’optimisme sont passés de mode !

 

 

La métaphore de la guerre est très classique dans nos conversations, toute l’année, en toute circonstance. Elle est désormais patrimoine nationale.

Le Président de la République l’a martelé « nous sommes en guerre ».

Je partage cette idée, même si certains ont défendu de façon très argumentée que cette terminologie était inadéquate. Mais, à part la guerre, quelle situation peut nous conduire à tant modifier nos habitudes, en si peu de temps, de façon si durable ?

C’est en ce sens que la guerre est déclarée… contre ce vilain virus.

Mais pas entre nous ! La guerre ne doit pas exister entre les uns et les autres ! A en entendre certains, il faudrait maintenant choisir son camp. Creuser des tranchées et haïr l’ennemi. C’est probablement rassurant de se retrouver dans une posture si habituelle.

Je n’y arrive pas cette fois-ci. Je ne suis ni pour ni contre. Je ne suis ni pour ni contre le Président, ni pour ni contre le Ministre, ni pour ni contre le Pr Raoult et « sa » chloroquine. Je fais ce que je peux !

La-demande-initiale-au-jugementCe que ce brouhaha révèle c’est notre aptitude à juger, à tout juger. 60 Millions de juges ! C’est pourtant un métier, juge. Un métier complexe, réservé aux élèves les plus brillants. On s’agace souvent de la lenteur de la justice. Pourtant la justice à chaud est souvent arbitraire, inique. Les juges prennent leur temps, entendent les arguments pour, les arguments contre. Et enfin, après une profonde réflexion, se décident, ont le droit d’émettre un jugement. J’essaie de me soumettre à cette discipline, ne pas juger dans l’agitation, juger tranquillement. Parfois aussi se passer de jugement. Cocher la case « ne se prononce pas » ! Ravi !

10 jours de confinement pour la population, 10 jours que nous avons changé de métier, nous, médecins, 10 jours de cette nouvelle ère. Plus du tiers de la population mondiale est maintenant confiné.

La guerre a changé de visage. Désormais nous ne croisons pour ainsi dire aucun malade directement, tout se fait à distance, le plus souvent par téléphone. Nous avons une grille de symptômes à vérifier. On allonge la liste au gré des retours, de l’expérience que l’on se fait. Anosmie, agueusie (plus de goût, plus d’odeur), troubles digestifs, maux de tête, sensation de sinusite… ce n’est pas qu’une toux !

Le virus est partout… Je me souviens, il y a quelques semaines, des premiers cas en Lorraine, avec démenti du CHU : « des patients covid + sont bien au CHU, mais ils viennent de Champagne Ardennes ». Ouf, la menace est encore loin ! Aujourd’hui, les cas se multiplient. Nous apprenons que tel collègue ou tel autre est positif, qu’il ne peut plus bosser pour le moment… Notre équipe de 5 médecins, 2 secrétaires, 2 infirmières est au complet (nos sympathiques kinés sont en chômage technique). On s’étonne presque d’être tous indemnes, on s’en félicite ! Nous annonçons la forte probabilité de Covid à des patients toute la journée. Le virus est partout

Il existe quelques formes légères, trompeuses. Les pires… Le confinement doit permettre à ces cas de cesser de semer leurs bébés Covid partout, et si possible, d’éviter d’ensemencer les poumons de Mamie. Mais beaucoup parmi les cas probables ont toutefois une vilaine toux, une fièvre fluctuante, une fatigue certaine. Bref, cette cochonnerie laisse des souvenirs.

D’autres se transforment en alpinistes, respirant comme au sommet du Mont Blanc, le souffle court. Chaque effort se calcule, s’appréhende, oblige quelques minutes de récupération. La conversation au téléphone est laborieuse. Les personnes les plus robustes sont laissées à la maison dans cet état, après s’être assuré de la capacité d’une tierce personne à pouvoir donner l’alerte, de l’absence de personne fragile dans l’entourage et de la parfaite compréhension des signes d’alerte. Participer à l’effort générale, c’est aussi soulager les confrères hospitaliers en limitant les hospitalisations. Mais on serre les fesses parfois. Les personnes fragiles sont particulièrement angoissées. Pourtant, à part rappeler pour prendre des nouvelles, que peut-on faire de plus ? Médecine contemplative ?

Tremblement-de-TerreOn est passé en phase 3… (selon ma propre échelle ouverte de Covichter). L’épidémie commence à avoir un visage. La phase 1 c’est quand on ne parle que de chiffres, et de contrées lointaines. La phase 2, c’est quand on sent que ça va arriver, qu’on commence à avoir un peu peur aussi. La peur qui rend bavard, ou silencieux… C’est parfois là aussi qu’on pense qu’on pourra sauver le monde, qu’on est hyper balèzes nous, pas comme les chinois… pas comme les italiens… pas comme les alsaciens… pas comme le voisin. Et puis on passe en phase 3, quand on s’amuse à regarder ceux encore en phase 2, en se disant « les pauvres, s’ils savaient ! ». On est en phase 3 quand les chiffres deviennent des noms, des visages, quand on regarde plus attentivement la double page des avis de décès du journal local (qui parfois ne fait qu’une demi page, en temps de paix sanitaire). unnamedChaque avis se termine par une formule de remerciement à la maison de retraite. « Compte tenu des circonstances, une cérémonie sera célébrée ultérieurement ». Les bilans en EHPAD seront terrifiants. Le personnel est déjà en nombre restreint et nous rédigeons des arrêts de travail au moindre doute pour le personnel qui pourrait être porteur, qui mettrait le feu aux poudres ! Cela protège les résidents mais déstabilise encore plus une organisation déjà chaotique. Dilemme. Le confinement doit être tellement pesant dans ces établissements; On a vu à la télé la valse des corbillards devant telle ou telle maison de retraite. Que devaient penser les résidents en voyant ces images ?

Les listes dans le journal contiendront bientôt de la famille, des proches peut être… C’est statiquement inévitable. On se souviendra de  Manu DIBANGO comme première célébrité décédée du Covid. Nous avons 2 airbus qui se crashent tous les jours maintenant en France, en ne comptant que les morts du Covid à l’hôpital.

Ces victimes n’ont pas le droit à des obsèques dignes, n’auront pas pu vivre leur dernier instant près des leurs. Le rôle de certains derniers regards, l’importance de pouvoir se prendre la main une dernière fois. Cette épidémie nous prive tous de ça. La loi martiale est cruelle.

Ce constat semble triste et effrayant, pourtant mon état d’esprit est tout autre. Je déborde d’enthousiasme. Tout me réjouit, tout m’encourage. Je retrouve mes collègues, nos secrétaires avec plaisir ; seule la frustration de ne pas pouvoir les approcher, les embrasser ternit le tableau.

Le rapport avec les patients sont excellents. Nous sortions d’un hiver difficile, où nos délais rendus longs par un une charge de travail croissante assumée par de moins en moins de médecins, généraient des tensions, des crispations, des incivilités. « Covid vaisselle » a tout nettoyé ! Désormais, les conversations sont amicales, respectueuses. On entend des remerciements, des mots de soutien, une solidarité, un sens de la responsabilité. Il flotte une politesse et une sympathie étonnante.

IMG_20200325_121301_resized_20200326_110925048 IMG_20200325_121353_resized_20200326_110925572Tous nos échanges sont ainsi. Même avec cette satanée ARS que l’on adore détestée le reste de l’année. On reçoit des petits messages de partout, des masques, des dessins d’enfants, des terrines, du vin de noix, des tuniques faites maison par des couturières du dimanche ; heureuses de participer à la mobilisation générale… Être utile !

Accepter l’épidémie telle qu’elle est et y répondre au mieux, chacun dans son rôle.

On tente avec mon épouse, elle aussi médecin, de jouer les profs et instits en rentrant. Les rapports, par mail, avec les enseignants respectent les mêmes codes de solidarité et de sympathie. Enseigner à nos enfants est un métier complexe, une épreuve… Mais on progresse aussi.

 

Me voilà, moi, pourtant pas le dernier à critiquer le système, à appeler à des mutations, me voilà donc déguisé en « ravi de la crèche ».

 

Je découvre qu’il faut distinguer « le système »  et les éléments du système. Un système peut être critiquable alors que chaque membre de ce système individuellement est indiscutable. Un peu comme un puzzle : trouver la bonne disposition de toutes les pièces pour en faire une belle image n’est pas chose aisée. Chaque pièce se ressemble mais a sa particularité. L‘ensemble des pièces peut pourtant être dépourvu de sens (la métaphore fonctionne aussi avec un meuble suédois en kit). Ce confinement a changé la taille du puzzle. L’impossible puzzle de 1000 pièces est devenu 100 puzzles de 10 pièces. L’arrangement des pièces est plus simple, il devient enfantin, évident. Et les pièces se parlent ! Chaque soir, aux fenêtres, chacun applaudit les pièces, pas le puzzle.

Je ne déteste personne. Même pas le pangolin ! Je me réconcilie avec l’humanité. Les discours officiels d’avant crise parlaient du temps nécessaire pour se préparer à l’épidémie. Nous avons eu ce temps. Nos voisins italiens nous ont précédés et nous avons disposé de quelques jours supplémentaires pour nous organiser, modifier nos hôpitaux, adapter le système. Mais surtout pour nous préparer mentalement à cela. Dans nos têtes, nous sommes prêts. Nous avons compris l’ampleur de la catastrophe, la possibilité de nombreux décès, possiblement des proches.

Être prêt ne signifie pas se résigner. Accepter ne signifie pas subir. Nous domestiquons petit à petit la profonde mue que nous vivons. Sans bien la comprendre. Est-ce si nécessaire de comprendre ? Je m’efforce de ne plus comparer avec la vie d’avant, avec des propos d’avant, avec des manières de faire d’avant…

J’interroge mes valeurs. Je m’autorise à réfléchir. Je tente de ne pas me laisser gouverner par mes émotions, par mes pensées parasites.

Va falloir revoir les manuels de psychologie. Dans les moyens de défense face à une mauvaise nouvelle, faut ajouter le « être le ravi de la crèche ». C’est ni mieux ni pire que la colère, le déni ou le marchandage… Et pas sûr que ça dure.

Prenez soin de vous !