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Les bonnes nouvelles devraient arriver. C’est difficile de prédire l’avenir. C’est compliqué aussi de parler de bonnes nouvelles alors que les chiffres de mortalité liés au virus resteront élevés les prochains jours, probablement encore les prochaines semaines. On assistera probablement plus à un plateau qu’à un pic ! J’ai néanmoins l’impression de faire face à moins de nouveaux cas de Covid-19. Nous partageons ce constat avec mes collègues et avec nos secrétaires, véritables sentinelles. Il persiste des épidémies familiales, bien sûr, avec des cas dans les maisons où d’autres cas étaient déjà connus. Effets du confinement.

Lorsque des formes graves se déclarent, les patients sont hospitalisés lors de la deuxième semaine de la maladie. Donc la baisse que nous constatons se traduira mécaniquement la semaine prochaine pour le nombre de décès. Je le souhaite tant !
Il restera les épidémies dans les EHPAD, dont les deux tiers ont déjà enregistré des cas de Covid. L’épidémie sera larvée, mais risque de se développer à bas bruit sur plusieurs semaines. Cette fois-ci, pas de question de réa saturée ou de TGV sanitaires… C’est la robustesse de chaque résident, et la chance aussi qui déterminera le sort de chacun. Il restera aussi à se déconfiner… Voilà un mot qui rentrera à coup sûr dans le futur Petit ROBERT : déconfinement ! La définition n’est pas écrite…
J’ai aussi appris un truc : on mérite sa maladie, c’est le préfet qui l’a dit. Sont malades les mauvais citoyens qui n’auraient pas respecté le confinement ! Regrets et excuses ont suivi, mais l’inconscient a parlé ! On est malade à cause de, parce que, en punition de ! Qu’ai-je fait au bon Dieu pour mériter ce qu’il m’arrive ? On a tous eu ce vilain réflexe quand Boris Johnson est tombé malade. « A faire son malin à serrer des mains, il n’a que ce qu’il mérite » … Et bien non, pas plus ! Il est malade, on est inquiet pour lui et on pense à sa famille.
Tous les malades, pour toutes les maladies, se sont posé ces questions ; et les entendent de leur entourage. Annoncer votre maladie à quelqu’un c’est à coup sûr, subir derrière : « pourquoi t’as ça ? », ou « tu sais pourquoi t’as ça ? ». Et qui n’a pas entendu pour l’otite du gamin « t’avais qu’à mettre ton bonnet » ?
La génétique devrait aussi donner une cohérence pratique « Y’en a dans la famille ? ». Cette fameuse génétique qui devrait nous immuniser : « je ne comprends pas, il n’y a pas de cas de cette maladie/ce cancer dans la famille ! ». Ne devraient être malades que ceux qui ont cela dans la famille. Eugénisme caché ! La prédisposition génétique du diabète de type 1 déstabilise plus qu’elle n’explique la maladie… Faites votre choix entre le fatalisme et le châtiment ! Pour se distraire, il y a la phrase plus prosaïque de mon fils « tu dois/il doit avoir le seum ? » en parlant de moi, ou en parlant d’un ami qui lutte en réa du Covid… A bien y penser c’est lui qui a raison !!! On a le seum d’être malade !
Être malade n’est pas une punition. Ni pour soi, ni pour ses proches, ni pour son pire ennemi. Fin du débat !

2 Ce n’est pas non plus une bénédiction, un signe divin permettant de mieux appréhender le monde, la vie, le sens des choses. Je vous renvoie vers le livre de Ruwen Ogien « mes milles et une nuits » (existe en Poche) qui devrait être obligatoire à la fac de médecine. Ce livre qui m’a fait découvrir ce blog…

 

 

Bref laissons les personnes malades en dehors de ces culpabilisations, elles SONT touchées par une maladie et c’est déjà pas mal. Juste être dans un état de dysfonctionnement physiologique, temporaire ou définitif, et y faire face. Et garder conscience de tout ce qui continue à bien fonctionner
A l’échelle d’une société, de façon anthropologique, c’est instructif ces épidémies. Nous aurons plus que jamais besoin d’intellectuels, d’artistes, d’utopistes pour décrypter cette séquence.
Car pour le moment, nous vivons une sorte d’IVRESSE COLLECTIVE. Toute la palette de réactions d’ivresse est proposée.
Bien sûr il y a ceux que l’ivresse rend invincibles, qui ne vont plus ressentir le danger et avoir des conduites à risque. Les premiers récalcitrants au confinement en étaient, idem pour ceux qui ne pouvaient s’empêcher de serrer des mains… Chez les soignants aussi, on a assisté à des mises en danger excessives.
Il y a ceux que l’ivresse désinhibe, qui vont partir dans de grands discours, le plus souvent des monologues stériles. N’écoutant personne, persuadés de leur vérité. Distorsion cognitive. Alors ceux-là vont vous sauver la planète en 3 phrases. Ils ont une solution contre la mortalité routière, les SDF ou le réchauffement climatique. Alors que ces « blaireaux du gouvernement n’y ont pas pensé… Ces crétins… » C’est ainsi que certains ont trouvé LA solution à l’épidémie mondiale, dans un clip de 5 min sur Youtube. La fake science fait son entrée sur l’espace médiatique…
Il y a ceux, assez proches des précédents, qui prennent confiance, font preuve d’opportunisme. Ceux qui attendent cet état d’ivresse pour séduire, ou draguer, souvent lourdement… Et parfois abusent de l’ivresse de l’autre. En cette ivresse pandémique, on a vu un ancien ministre de la santé, certains maires ou dirigeants de collectivités, certains syndicalistes tenter de profiter de cette situation pour entamer une danse nuptiale pathétique à l’attention de leur dulciné, le peuple déboussolé ! Et si cette épidémie pouvait être le bon moment pour se faire à nouveau désirer, pour scier les pattes de ceux que l’on déteste tant, par le simple fait qu’ils tiennent les postes que l’on rêve d’avoir…

Il y a ceux que l’ivresse rend paranos. Les théories complotistes et les intrigues en tout genre occupent nos journées. Tous les petits signes du quotidien prennent du sens. On regarde une courbe et on a trouvé le « trou dans la raquette » (je rejoins François en ce sens, cette expression est la grande gagnante de la séquence !), l’élément clé qui explique qu’on aurait dû faire tel ou tel truc ou machin pour éviter ce drame… Et on s’accroche à tout ce qui nourrit cette théorie. « La preuve, même un ancien ministre de la santé le dit ! » … Je ne m’acharne pas sur lui, je dis juste qu’il coche toutes les cases !

Il y a ceux que l’ivresse rend méchant, bagarreur, teigneux, colérique…

Il y a ceux que l’ivresse inhibe, rend silencieux, apathique parfois. Moins visibles ils n’en sont pas moins nombreux…

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Et puis il y a les euphoriques, les bienheureux. Ceux que l’ivresse détend, qui leur fait pleinement profiter du moment. L’ivresse qui rend méditatif qui renforce le côté chaleureux, amical, convivial. Ceux qui n’ont en tête que d’inviter les autres à entrer dans ces extases ponctuelles. Ceux que l’ivresse rend utopistes, dont les idées et l’enthousiasme débordent, qui ouvrent des débats sans fin. Ceux qui profitent de cette ivresse pour interroger leur existence.
Je vis cette ivresse de la pandémie de façon euphorique. Et je comprends parfaitement ceux qui la vivent autrement. Nous sommes contraints à l’essentiel. Et l’essentiel c’est la peur de mourir. C’est en luttant contre cette peur vitale qu’on déclenche des mécanismes de défense parfois complexes à appréhender. Avant de juger quiconque, je me dis toujours « il a peur et il réagit ainsi parce qu’il a peur »… Ça permet de contourner certains scotomes.

Alors cette peur et cette euphorie me donnent un appétit incroyable. Pour mon métier. Je lis plus, je me gave d’infos sur ce coronavirus, sur les réponses, les études, les avis, les témoignages. Binge listening disorder. Compulsion professionnelle. Chaque échange avec les patients est gastronomique. Il m’arrive parfois de ne pas souhaiter le déconfinement. C’est une pensée affreuse, mais une telle séquence est tellement rare qu’elle en devient précieuse…

Et le diabète dans tout ça… Pour le type 1, c’est complexe à définir. Une maladie qui touche 1 personne sur 1000 face à une épidémie dont les formes graves représenteront probablement de 0,1 à 1% des cas, ça rend la constitution de séries fiables très difficile. De plus il a été conseillé aux diabétiques de se mettre rapidement en retrait, de se sur-confiner. Cela biaise les données. Bien sûr les diabétiques qui accusent plusieurs complications associées sont à risque avéré… Les autres ? Bien sûr, les types 1 malades auront quelques difficultés à aplanir leur courbe de glycémies, s’exposeront théoriquement plus à des hypos, à des hypers voire à des acidocétoses. C’est le lot de chaque infection. Sont-ils plus sujets à des formes graves ?

Pour les types 2, la question est plus sociétale et les USA, comme d’hab’, caricaturent la situation. New York et sa fracture sociale. Les quartiers riches, en forme et bien soignés, ont des mortalités bien différentes des quartiers pauvres, où la proportion d’obèses et de diabétiques est bien plus importante, où la population est dépourvue d’assurance santé et d’offre de soins. En France le même contraste existe. Les quartiers pauvres seront plus touchés pour ces mêmes raisons : plus de diabète de type 2, plus d’obésité, moins de médecine… L’outre-mer mérite aussi d’être scruté, pour les mêmes raisons.
Clairement, l’âge et l’obésité sont deux facteurs de gravité de ce Covid.
La confusion diabète de type 1 et diabète de type 2 est dramatique. Une fois encore. En confondant ces deux maladies, aussi bien dans les catégories à risque que dans les données épidémiologiques des pays pionniers comme la Chine, on fausse l’information. En mélangeant de l’huile et du vinaigre et en émulsionnant fortement, on obtient une vinaigrette homogène. Mais ce n’est plus alors ni de l’huile ni du vinaigre… Et puis la notion même de facteur de risque est à manier avec prudence. La réalité de la maladie nous plonge plutôt dans un vertige : aucune catégorie n’est réellement épargnée. Et c’est cela qui angoisse tant. A quoi peut-on se rattacher pour se réconforter si même des personnes robustes peuvent être atteintes ?

D’une guerre de mouvement, nous sommes passés à une guerre de position. L’agitation et l’urgence ont laissé la place à un immobilisme pesant, à un calme inquiétant, à un silence de mauvais augure. Le ciel est parfaitement bleu, sans les hideuses traces d’avion. Et pourtant je ne m’en réjouis pas.

L’amertume de l’ouvrier qui voit la cheminée de l’usine cesser de cracher de la fumée. Cette fumée qui fait tousser, cette usine qui détruit la santé et pourtant on s’étonne à détester ce silence qui annonce des lendemains pires encore…

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Prenez soin de vous…